--> Comprendre les crises (48) Les Gilets jaunes et la théorie du Donut
13 jan 2019
Comprendre les crises (48) Les Gilets jaunes et la théorie du Donut

Depuis 2013, je publie régulièrement dans le blog des articles appelant à s’intéresser à la connaissance des théories économiques pour mieux comprendre le comportement humain et la prise de décision dans des situations de crises.
Daniel Kahneman et Richard Thaler, tous deux Prix Nobel d’économie, 2002, pour le premier, 2017, pour le second ont démontré que nous privilégions nos premières impressions, que nous agissons souvent selon des vérités périmées et que nous avons une fâcheuse propension à abandonner rapidement des comportements vertueux (généralement mis en œuvre après des catastrophes) au fur et à mesure que le souvenir de la crise s’éloigne et se délite.
La lecture des articles du blog signalés par les liens hypertextes montre bien cet apport fondamental de l’économie comportementale qui intègre aux analyses d’une crise les passions humaines qui vont générer des comportements déjouant les analyses les plus poussées.
Dans son ouvrage La théorie du Donut , l’économiste Kate Raworth nous livre un travail remarquable de vulgarisation de l’économie comportementale en nous montrant que ce qui nous est très souvent présenté comme une « loi » économique n’est qu’une croyance qui a été ancrée au fil du temps dans le corpus de décision des politiques.
Le principal enseignement de la « déconstruction » des grands mythes de la politique économique est que la croissance est un outil et non un objectif final. Ramenée à la crise des gilets jaunes, elle-même un symptôme de la crise politique qui ronge les démocraties européennes, mais aussi les pays industrialisés, cette analyse est éclairante.
Kate Raworth rappelle aussi opportunément le dévoiement du libéralisme par le capitalisme financier car Adam Smith, David Ricardo et John Stuart Mill ont toujours mis en garde sur la vision d’une croissance infinie. Il arrive un moment où la croissance devient stationnaire car elle est conditionnée par les contraintes de l’ensemble du vivant.
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C’est ainsi que Raworth remplace les habituelles courbes des économistes par des cercles concentriques. Un premier matérialise les besoins sociaux essentiels et un second plus grand, constitue le plafond à ne pas franchir sous peine d’effondrement du système « terre ».
La lecture du chapitre 4 « mieux connaître les systèmes  » nous montre clairement pourquoi les crises s’aggravent dans nos sociétés. Traiter la situation actuelle par des réponses de court terme, comme cela s’est toujours fait depuis 1968 sera insuffisant car la complexité des interactions entre économie, environnement, société et politique est désormais telle depuis la fin des trente glorieuses, que les modèles classiques d’offre et de demande sont largement déficients.
Pour bien appréhender la crise actuelle, il faut traiter la confiance comme un stock en analysant les flux entrants et sortants qui vont l’accroitre ou l’affaiblir. L’analyse du stock et des flux est à réaliser avec les « boucles de rétroaction » qui sont des interconnexions. Elles vont créer des effets positifs ou négatifs. Les boucles positives amplifient les vices et les vertus …. Plus on a, plus on obtient et moins on a, moins on obtient…… Il faut donc faire extrêmement attention aux conséquences d’une décision qui peut conduire à aggraver une situation alors même que celui qui l’a prise l’a perçue comme positive….
La rétroaction positive est celle qui fait bouger tout le système global et qui peut le faire exploser. La rétroaction négative, va empêcher l’explosion. C’est l’interaction entre les deux types de rétroaction qui crée la complexité.
Appliquée à l’État, cette théorie montre toute la pertinence d’un État en capacité d’assumer et d’expliquer des politiques publiques en apparence contradictoires (par exemple, sécurité et liberté, sécurité et dépense publique, et surtout montrer que la sécurité est un tout et ne se limite pas au sécuritaire policier. Seul l’État peut développer et faire accepter une politique de sécurité économique entendue comme la recherche d’un bien être général, ou une politique de sécurité sanitaire qui pour être efficace doit parfois rogner sur des libertés individuelles. Cela implique donc la connaissance des mécanismes complexes qui régissent les rétroactions et un stock de confiance suffisant pour faire accepter les équilibres entre les rétroactions positives (indispensables à créer de la richesse) et les rétroactions négatives (la redistribution par exemple)…. Un très beau et urgent défi à relever.

En savoir plus
Kate Raworth ; La théorie du Donut ; Plon, 2018, Traduction de la version originale parue en 2017 ; Doughnut economics ; Random house business school ; 2017.
Interview de Kate Raworth en décembre 2018 par le site Usbek & Rica (du nom des personnages des Lettres persanes).
https://usbeketrica.com/article/kate-raworth-theorie-donut-croissance

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