--> La sécurité nationale. A paraitre dans les Cahiers de la Sécurité et de la Justice
24 mar 2019
La sécurité nationale. A paraitre dans les Cahiers de la Sécurité et de la Justice

Le numéro des Cahiers qui paraitra dans quelques semaines traitera de la sécurité nationale. Ce sera l’occasion de rappeler que ce concept est encore jeune. Vingt ans sont insuffisants, dans un pays prospère et éloigné de menaces de guerre sur son sol, à ancrer une doctrine de sécurité partagée par une majorité de citoyens et incluse systématiquement dans toutes les politiques publiques.
C’est bien parce que les menaces d’aujourd’hui sont multiformes qu’il faut que les citoyens partagent et acceptent les principales lignes de force d’un système de sécurité intégré.
La quasi-totalité des travaux disponibles montrent les difficultés de l’articulation du concept avec la réalité et mettent en garde contre les dérives sécuritaires que peut entrainer la subordination des politiques publiques à une sécurité nationale pensée avant tout pour protéger l’État. C’est dans cette dimension que le concept peut être mal assimilé ou dévoyé.
La sécurité ne peut être en fin en soi. Elle ne peut être acceptée et être efficace que si elle incarne elle-même les valeurs qu’elle doit défendre.
Il est ainsi impossible de dissocier la sécurité de valeurs fondamentales à défendre. L’une des responsabilités fondamentales des dirigeants est d’assurer la sécurité. Cette dernière ne peut être une incantation et doit être une effectivité. Il y a une partie visible, représentée par les forces de défense et de sécurité, mais cette partie, si elle est indispensable, n’est plus suffisante à garantir la prospérité et le fait que les générations futures continueront de profiter des qualités pour lesquelles notre pays est un lieu de référence dans un environnement mondial tourmenté.
La stabilité d’un pays démocratique passe par deux engagements : Le premier est un engagement en matière de sécurité et le second un engagement envers les valeurs républicaines de primauté du droit, de tolérance, d’ouverture au monde et de rejet de la violence.
Ces deux engagements ne peuvent entrer en conflit sous peine de déstabiliser les liens qui se sont constitués au fil des siècles entre chaque citoyen et la nation. Justifier un repli au prétexte que l’ouverture au monde crée de l’insécurité est mortifère. Il est vain d’imaginer un rétablissement des frontières comme un espoir de meilleure sécurité à l’heure des réseaux en tout genre. Tout au plus peut-on imaginer réguler ces réseaux mais qui peut croire que créer des obstacles physiques empêchera le voisin de savoir ce qui se passe à côté de chez lui.
Ce dossier sera aussi l’occasion de rappeler que les menaces ne se limitent pas à la guerre et au terrorisme. Un focus sur un ouvrage publié en 1999 et traduit en français en 2003, La guerre hors limite montrera une grille de lecture intéressante de l’actualité de 2019. Écrit par deux colonels de l’armée de l’air chinoise, MM Qiao Liang et Wang Xiangsui, l’ouvrage montre que guerres modernes sont de moins en moins des conflits à force ouverte et de plus en plus des rapports de forces entre puissances utilisant une très grande palette de moyens dont beaucoup ne sont pas des armes. A travers ce prisme, l’opinion publique peut être une arme, tout comme les négociations commerciales ou la prise de contrôle d’actifs stratégiques. Lire cet ouvrage, avec en regard, la doctrine de puissance chinoise des « nouvelles routes de la soie » lancée en 2013 est instructif. Cela donne à réfléchir sur la stratégie européenne de puissance (mais y en-t-il une ?) et des prises de décisions décalées comme par exemple le refus de fusion entre Siemens et Alstom interdit en février 2019 par la commission européenne . Il est en effet permis d’être dubitatif sur un argument fondé sur le constat qu’en 2019, la pénétration de l’entreprise chinoise CRRC est faible en Europe. La réalité est que la Chine déroule son projet en Europe et qu’elle porte ses efforts sur les maillons faibles de l’économie européenne en rachetant des actifs stratégiques. Le Portugal a ainsi autorisé la vente de 23 % EDP-Energias de Portugal au Chinois CTG qui depuis un an cherche à monter au capital de l’EDF portugais pour devenir majoritaire. Le gouvernement Italien a quant à lui signé le 23 mars un protocole d’accord de 2,5 milliards d’euros avec des intentions à 20 milliards qui prévoit des prises de participation dans les ports de Gênes et de Trieste, qui sont des points d’accès maritimes stratégiques pour l’accès au marché européen depuis la Chine. Les deux principales sociétés chinoises , ont aussi acheté de nombreux terminaux dans l’océan Indien.
Les auteurs de la Guerre hors limites exposent sans fard qu’il apparait aujourd’hui contreproductif de mettre en place des dispositifs de guerre pouvant entrainer des destructions massives. On peut ainsi lire « un seul krach boursier provoqué par l’homme, une seule invasion par un virus informatique, une simple rumeur ou un simple scandale provoquant une fluctuation du taux de change du pays ennemi […] toutes ces actions peuvent être rangées dans la catégorie des armements de conception nouvelle. […] Nous croyons qu’un beau matin les hommes découvriront avec surprise que des objets aimables et pacifiques ont acquis des propriétés offensives et meurtrières ».
La prise en compte des opinions publiques à l’ère des réseaux est ainsi une donnée fondamentale. Le poids des réseaux entre 1999 et 2019 ayant progressé de manière exponentielle, il est facile d’imaginer l’avance doctrinale chinoise dans la maitrise de la complexité des affrontements de ce siècle. Quelques années avant nos livres blancs parlant de sécurité nationale, les Chinois ont donc bien développé des concepts faisant de la force militaire, une composante parmi d’autres de la stratégie de puissance.
Finalement, rien de nouveau dans tout cela, l’empire Britannique des 18 et 19emes siècles a construit sa suprématie sur les mêmes concepts. L’intérêt est de comparer deux états d’esprit, l’un conquérant et sans tabou et l’autre plus en retenue et sur la défensive.
D’autres chapitres du livre son moins convaincants et ont pu contribuer à relativiser l’importance de cet ouvrage. Vingt ans après, il est possible de s’interroger sur le fait d’introduire des développements critiquables n’était pas finalement une tactique. Quoi de mieux pour un prédateur de se montrer faible pour mieux terrasser sa proie ?
La guerre hors limite est à lire avec des ouvrages de François Jullien comme Figures de l’immanence ou La pensée chinoise dans le miroir de la philosophie . L’approche de François Jullien nous livre la piste de « l’amorce infime du changement » concept qui démontre que, pour maîtriser un processus de crise, l’intérêt semble évident de percevoir le plus tôt possible la modification de situation qui va faire basculer le cours des choses. Il s’agit plus d’un flux continu de petites modifications d’une situation initiale que d’un seul grand bouleversement. C’est bien parce qu’il y a eu une multitude préalable de petits évènements qu’une situation peut basculer. Je suis convaincu que le livre des colonels chinois a été l’un de ces petits évènements annonciateurs de grands bouleversements. Force est de constater que l’Europe ne l’a pas perçu ainsi.

En savoir plus :
Une note de l’IRIS d’Alexandre Cornet ; Les enjeux stratégiques des routes de la soie publiée en mai 2018 : www.iris-france.org/wp-content/uploads/2018/05/Asia-Focus-
71.pdf.
La Guerre hors limites ; éditions du Seuil ; Rivages poche, 2003 ;

Cette note présente de manière exhaustive les grandes lignes de la stratégie chinoise.

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