--> Comprendre les crises (84) : L’allergie française à la réforme
16 oct 2022
Comprendre les crises (84) : L’allergie française à la réforme

L’allergie française à la réforme est le titre d’un article de Daniel Lindenberg paru dans le numéro mars-avril 1999 de la revue Esprit qui était consacré au « Pari de la réforme ».
L’éditorial de Marc Lazar et Olivier Mongin soulignait la difficulté de l’exercice, notamment en ce qui concerne l’État et son rôle. Son positionnement apparaissait déjà il y a 25 ans comme l’un des problèmes à résoudre. L’équation étant de trouver un équilibre entre libéralisme économique, la tyrannie de l’opinion publique et les excès de la demande de droit.
L’une des fortes interrogations était de tenter d’identifier comment les droits des individus peuvent contribuer à renouveler les formes de solidarité sans « précipiter un mouvement de désolidarisation ».
Force est de constater que le quart de siècle qui vient de s’écouler n’a pas résolu la question et que le risque de « désolidarisation » a été accentué par l’explosion des réseaux sociaux.
Un système démocratique est par nature fragile et nécessite de se trouver à bonne distance des néo radicaux révolutionnaires et des néos libéraux libertaires. Pourtant, les deux camps adversaires convergent souvent pour diffuser dans l’opinion publique que « capitalisme et démocratie sont l’envers et l’endroit d’une même étoffe » pour reprendre une expression des deux éditorialistes.
La voie de la réforme semble être celle qui puisse faire évoluer un régime démocratique tel que le nôtre et l’adapter au nouveau contexte social, économique et international. A chaque fois que le rendez-vous de la réforme a été manqué, les idées radicales ont prospéré et ressurgit l’exemple de la révolution française qui a permis de vaincre la réticence au changement des partisans de l’ancien régime.
La culture de l’affrontement est au fil des siècles celle qui a le plus imprégné les relations sociales et elle s’est ancrée comme une possibilité à utiliser pour bousculer des « adversaires » paré dans chaque camp de tous les maux.
La voie de s’en remettre à la science, au civisme et aux bienfaits d’une culture de salut public pour légitimer la prise de décisions autoritaires, au demeurant parfaitement justifiables en situation de crise, n’a pas non plus prospéré en raison du vice inhérent à la démarche qui est de tout faire remonter à la décision de l’État. Pour que cela marche, il faut y associer une dose de mysticisme et adopter une démarche religieuse de « croire » en l’État, ce qui est antinomique avec une démarche annonçant un fondement rationnel.
La conclusion de l’article de Daniel Lindenberg était qu’il fallait sortir de la conception terroriste de l’histoire infusée par les « hégéliens » français qui ont encouragé le développement d’une culture du « tout ou rien » systématique et sanctifié la violence. L’inaction écologique, ou tout du moins sa frilosité, sert aujourd’hui à légitimer une lecture idéaliste portant une démarche radicale, seule supposée efficace pour contrer le désastre annoncé par l’inaction.
La formule du président Roosevelt, employée dans son message au Congrès américain sur l’état de l’Union le 6 janvier 1941 pour mettre en garde le peuple américain sur les dangers de l’isolationnisme pourrait trouver à s’appliquer dans la conjoncture actuelle. Cette intervention connue sous le nom de « discours des quatre libertés » identifie la peur comme le mal le plus redoutable frappant l’humanité et c’est vraisemblablement la première fois que cela était employé par un homme d’État. Roosevelt avait en tête la peur de la guerre, mais aujourd’hui la peur concerne l’existence même de l’humanité (voir le précèdent article de ce blog). Le risque est de s’abandonner à une désastreuse fuite en avant pour échapper à une angoisse légitime. Le lecteur pourra avec intérêt relire sur le sujet « De la violence à la loi » écrit par Raymond Aron en janvier 1943.

En savoir plus :
Le pari de la réforme :
https://esprit.presse.fr/tous-les-numeros/le-pari-de-la-reforme/605
Vincent Descombes ; Le Même et l’autre
http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Le_M%C3%AAme_et_l%E2%80%99autre-2033-1-1-0-1.html
Raymond Aron ; De la violence à la loi ; in Perspectives ;
Penser la liberté, penser la démocratie ; p 374 ; Quarto, Gallimard ; édition 2005.

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