--> Comprendre les crises (85) Analyse des crises politiques par Michel Winock dans « Gouverner la France »
04 déc 2022
Comprendre les crises (85) Analyse des crises politiques par Michel Winock dans « Gouverner la France »

La publication de « Gouverner la France » est l’occasion pour ceux qui s’intéressent aux crises politiques de se replonger dans le texte publié en 1987 et réédité en 2009 avant cette nouvelle présentation dans la collection Quarto qui regroupe les principales œuvres de Michel Winock. Leur lecture est roborative car l’auteur a le talent, comme le souligne Mona Ozouf dans sa préface, de savoir, comme le faisait Descartes « diviser les difficultés en autant de parcelles qu’il se pourrait » pour pouvoir bien comprendre un sujet compliqué.
Comprendre le mécanisme des crises politiques françaises entre bien dans cette catégorie des sujets complexes !!
Dans une interview donnée au journal Le Monde le 6 novembre 2022 à l’occasion de la parution de l’ouvrage, l’auteur concédait malicieusement que son titre « Gouverner la France » était « une antiphrase, car il y a derrière cette formule l’idée d’ingouvernabilité. Gouverner la France est un défi permanent ! »
Michel Winock commence par nous rappeler le nombre de crises traversées par les institutions depuis les débuts de la troisième République : Huit en un siècle et neuf si l’on élargit la période à l’actualité avec la crise des « gilets jaunes » qui est une crise de la démocratie.
Il fait ensuite œuvre utile de pédagogie en rappelant que « la crise politique est toujours issue d’un aveu de carence de l’autorité publique, privée de force ou d’imagination pour donner dans la continuité, une solution au problème posé. En cela, la crise politique obéit aux mêmes mécanismes que les autres crises qui sont des situations pour lesquelles nous disposons de toutes les informations nécessaires pour les prévenir mais qui deviennent des « surprises prévisibles » qui vont déstabiliser fortement structures et institutions ».
A chacune de ces crises, toute l’information nécessaire était disponible pour les prévenir mais les cinq biais cognitifs qui aveuglent ou paralysent ont tous joués. C’est une analyse largement développée dans ce blog : le premier est l’optimisme qui nous fait nier les problèmes, le second, est l’égocentrisme qui nous fait reporter sur les autres la responsabilité de notre prise décision individuelle, le troisième est l’aveuglement nous faisant privilégier le futur proche au futur lointain et enfin les deux derniers biais avec notre propension à surestimer un évènement que nous venons de subir et le dernier est l’inaction qui découle de la facilité que nous avons à surévaluer le coût d’une action et à en minorer les bénéfices.
Ces biais sont identifiés à chacune des crises et ils provoquent un effet cumulatif, si les cinq sont activés.
La simple énumération de ces neufs crises doit permettre à chacun d’entre nous d’en identifier les biais. La première crise en 1871, trouve son origine dans l’incapacité du gouvernement Thiers de désarmer la garde nationale parisienne par la négociation, ce qui entrainera la Commune. La seconde en 1877 est provoquée par le Président de la République qui ne trouve pas de compromis acceptable avec la nouvelle majorité parlementaire. La troisième est la déstabilisation provoquée par le général Boulanger en 1888 qui aurait pu déboucher sur un coup d’État, si le général avait été moins velléitaire. La quatrième est provoquée par l’affaire Dreyfus en 1898. La cinquième est l’incapacité à mettre fin à l’opposition antiparlementaire avec le point d’orgue constitué par le 6 février 1934.
La sixième est l’effondrement de juillet 1940 avec les parlementaires remettant leur pouvoir au maréchal Pétain. La septième est l’incapacité pour la majorité d’alors de traiter la crise algérienne en mai 1958, la huitième est l’explosion de mai 1968 qui surprend le gouvernement et enfin la neuvième dont les conséquences sont toujours en cours est la crise des gilets jaunes qui débute en 2018 et se caractérise par une violence intense que l’on croyait impossible pour traiter de problèmes sociétaux.
La lecture de l’ouvrage de Michel Winock permet aussi d’identifier une typologie des crises politiques en identifiant notamment les crises qui provoquent un changement de régime, de gouvernement ou enfin des évolutions législatives significatives.
Nous vivons aujourd’hui dans une des périodes charnières de l’humanité, comparable à celles qui ont précédées de grands bouleversements. Cette fois-ci, la crise politique initiée en 2018 est amplifiée par une situation internationale très instable alimentée d’une part, par une remise en cause dans de nombreux pays des modèles sociétaux, au premier rang desquels la démocratie et d’autre part par la crise climatique qui est universelle. A cela s’ajoute une situation de guerre en Europe et de tensions géopolitiques extrêmes en Asie et en Afrique.
Le danger de ce cumul de crises montre les difficultés des régimes démocratique à les affronter car ce sont des modèles idéaux pour les périodes de beau temps. Ils peuvent sans dommage traverser des tempêtes et montrer leur supériorité dans des crises temporaires, mais aujourd’hui c’est leur environnement complet qui est en profonde mutation devant nous. Les rapports à la vie, à l’information, au pouvoir ne bénéficient plus des légitimités séculaires auxquelles nous nous sommes habitués au point de les croire immuables. Une telle situation ne peut perdurer sans danger pour les institutions auxquelles nous sommes habitués.
Ce constat est cruel mais optimiste car il redonne le pouvoir à l’humain. Ce qui est en cause c’est la croyance de pouvoir donner une explication scientifique au destin. Il nous appartient pour sauver les valeurs démocratiques auxquelles nous croyons de montrer que nous sommes capables de croire dans un destin et de nous y identifier. Notre faiblesse est d’avoir cru qu’en nous déshumanisant nous serions plus forts, c’est toute la différence entre maitriser la technique du pouvoir et donner un but au pouvoir qui puisse être partagé …L’ouvrage de Michel Winock se termine par ce constat …

En savoir plus :
Gouverner la France ; Collection Quarto, Gallimard ; sept 2022 ; 1216 pages.
Parution : 08-09-2022

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