--> Le Mariage des Prêtres
08 fév 2012
Le Mariage des Prêtres

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La chasteté dévoyée - les castrats de l’Eglise

Le premier castrat volontaire de l’Eglise a sans doute été Origène. Né en 185 à Alexandrie dans une famille chrétienne, il fut marqué, à l’âge de 15 ans, par le martyr subi par son père et se consacra à l’étude des Écritures. Ses travaux visent à dégager le christianisme primitif de l’influence de la philosophie de Platon. Adepte d’un ascétisme rigoureux, il décide de se castrer en application d’une interprétation certainement maximaliste des paroles de l’apôtre Matthieu : « Il est des eunuques qui se sont eux-mêmes fait eunuques à cause du règne des cieux » Ainsi délivré de toute pulsion sexuelle, il se consacre à l’enseignement. Il sera ordonné prêtre en 231 par Théoctiste, évêque de Césarée, à la grande fureur de Démétrius, évêque d’Alexandrie, qui considère les théories d’Origène comme hérétiques et son ordination irrégulière en raison de sa mutilation. Les écrits d’Origène serviront de base de réflexion aux théologiens classiques, bien que condamnés au VIème siècle par la papauté.
Sa castration reflète cette peur de la femme que nous avons évoquée dans le chapitre 4. Cette peur est déclinée jusque dans la pratique de la musique liturgique. La femme, instrument de Satan et impure, ne peut s’approcher de l’autel et encore moins participer activement à la célébration de la messe. Chants et musiques ne sont tolérés, dans les premiers siècles de l’Eglise, que parce qu’ils participent au perfectionnement moral de l’individu. L’association de la femme aux chants sacrés rapprocherait trop le chant lithurgique du chant profane. L’Eglise légiferera très longtemps contre la musique, accusée de faire ressurgir dans les esprits, les dérives des débauches païennes.
Cette doctrine restrictive évoluera lentement. Comme toutes les autres religions, l’Eglise se rendra à l’évidence qu’elle peut tirer parti de la musique. Cette dernière, si elle répond à des critères strictement encadrés, permettra aux fidèles, à la seule évocation d’un motif musical, d’y associer des idées et des sentiments tirés de la morale chrétienne. C’est un nouveau départ pour la musique au service de la religion. On lui assigne le rôle d’associer le fidèle à la liturgie. Pie XI parlera ainsi d’une « musique pétrie de sagesse chrétienne » La modestie originale des cérémonies religieuses est abandonnée. On laisse aux ordres monastiques le soin d’entretenir les enseignements des pères de l’Eglise, qui privilégiaient la pureté des intentions des officiants et des fidèles, à la seule voix humaine.
Le clergé séculier se chargera d’organiser pour la plus grande gloire de l’Eglise des cérémonies de plus en plus solennelles, rehaussées par une musique et des chants qui doivent refléter la prééminence du pouvoir divin sur le temporel.
A partir du XVIème siècle, la messe chantée au Vatican dans la chapelle Sixtine, se veut être un symbole de la puissance du Saint Siège. Le pape entouré des membres de la Curie invite régulièrement à cette liturgie les ambassadeurs accrédités auprès de lui et des personnages laïcs de haut rang. Rien n’est trop beau alors pour asseoir le prestige du Vatican.
La renommée de la pureté de la voix des castrats espagnols parvenant jusqu’au Vatican, conduit les papes à recruter eux-mêmes des eunuques spécialement éduqués pour le chant en s’abstenant apparemment de s’interroger sur la compatibilité d’une telle pratique avec la morale chrétienne.
L’exemple d’Origène n’est certainement pas étranger à cette conception élastique de la morale appliquée par la plus haute hiérarchie de l’Eglise.
Les premiers castrats sont envoyés au Vatican dès 1562 par des ecclésiastiques espagnols. Ils sont rémunérés par le camerlingue et inscrits sur les livres de compte pontificaux à la rubrique : « eunuques »
L’interdiction de voir des femmes s’approcher de l’autel perdure. Elle justifie, pour les hiérarques du Vatican, la présence de sopranos masculins…La musique sacrée pourra s’épanouir à l’ombre de la croix, au prix de mutilations de dizaines de jeunes garçons.
Pour sauver les apparences, le premier castrat italien recruté directement par le pape aurait perdu ses attributs à la suite d’une opération chirurgicale ratée d’une hernie inguinale. Vraie ou fausse, l’information permet de préserver une morale d’apparence. On peut légitimement supposer que la quasi totalité des castrations de jeunes gens est réalisée en toute connaissance de cause, malgré l’interdiction par le droit ecclésiastique de toute mutilation du corps. Les parents qui vendent leurs enfants aux maîtres des chapelles pontificales ou à d’autres diocèses moins prestigieux, sont priés d’inventer une histoire plausible d’accident. Du XVIème à la fin du XIXème, les morsures de bambins par des animaux domestiques dans les fermes expliqueront la plupart des recrutements de castrats. Leur magnifique voix utilisée à la gloire de Dieu faisait sans nul doute oublier au pape et aux cardinaux les tourments qu’ils avaient subi.
Il faut dire que jusqu’au XVIIème, l’opération ressemble plus à une boucherie qu’à une intervention chirurgicale. La méthode « douce » mise au point par Ambroise Paré mettra près d’un siècle à s’imposer en Europe. A la différence de la Chine où les castrats étaient amputés de la verge et des testicules, les européens se contentent de l’ablation de ces derniers. Deux méthodes sont utilisées, la compression par bandelettes jusqu’à leur disparition ou la section avec un scalpel. La mortalité oscille, selon l’habileté du chirurgien, entre 30 et 90% des enfants. Au milieu du XVIIème siècle, les progrès de la chirurgie améliorent la survie et prennent en compte la douleur, au moins celle de l’opération. Quelques médecins italiens, installés à Bologne, font de la castration une lucrative spécialité. Ils mettent au point, au fil du temps, une technique éprouvée. Les enfants sont drogués à l’opium ou à la belladone et plongés dans un bain très chaud jusqu’à provoquer la perte de conscience. Le chirurgien incise alors les testicules, sectionnent les canaux spermatiques et recouvre le tout d’onguents, en espérant la cicatrisation et l’absence d’infection. Ceux qui survivent, voient leurs testicules se dessécher jusqu’à disparaître.
Tous ne parviennent pas à atteindre une voix exceptionnelle dite de falsetti. Ils sont alors réduits à chanter dans des tournées de province. Ils finissent misérablement, abandonnés et raillés par la population. Pour un Farinelli adulé, combien de dizaines de morts et de jeunes gens acculés au suicide ou sombrant dans la détresse morale la plus absolue ?
L’Eglise atteint des sommets d’hypocrisie en interdisant le mariage aux castrats. Ceux qui, par chance et par force psychologique, parviennent à obtenir des érections sont condamnés à être des amants éternellement insatisfaits et privés légalement de fonder une famille. La plupart des femmes qui prennent un castrat pour amant, le font par jeu. Les dîners mondains sont l’occasion de débattre des prouesses sexuelles réelles ou supposées de ces hommes, qui, quand ils n’éprouvent pas de penchant homosexuel, deviennent des amants idéaux pour femmes mariées, déchargées du souci d’une grossesse indésirée.

Le dernier castrat du Vatican, Alessandro Moreschi, vivra à l’époque contemporaine. Il chantera à la chapelle Sixtine jusqu’à la veille de la première guerre mondiale. Il enregistrera plusieurs disques de chansons profanes. Il refusera tout enregistrement de musique sacrée, fidèle à la tradition de la maintenir exclusivement dans l’enceinte du Saint Siège.
La présence d’un castrat, au XXème siècle, prouve que l’Eglise a fait bien peu de cas des interdictions qu’elle avait elle-même édictées, ainsi que des prohibitions du droit laïque. Napoléon, roi de Rome, avait formellement interdit la castration des jeunes garçons. Les accidents domestiques eurent donc bon dos pendant trois siècles pour expliquer la perte des organes génitaux des chanteurs se produisant devant la Curie.
Pie X, en 1903, mettra définitivement fin au recrutement des castrats par la chapelle pontificale. Ce pape, issu d’une famille nombreuse et modeste, prêtre dans une paroisse rurale pendant presque vingt ans avant d’être nommé évêque, aura certainement été sensible, plus que tous ses prédecesseurs, à la détresse morale des castrats. Est-ce son aversion pour une mutilation que Dieu n’a jamais réclamée qui lui fit réhabiliter le chant grégorien dont la beauté ne doit rien à des artifices ? Nul ne le sait.
L’Eglise ne reconnaîtra jamais avoir succombé, comme le monde profane, à une mode. Pourtant quand l’opéra ne recrutera plus de castrats, l’Eglise suivra le mouvement sans remords avoué d’avoir bafoué, pendant des siècles, ses propres interdits.

La chasteté encouragée : les vierges consacrées.

Le célibat chaste appliqué aux hommes du clergé est indissociable de la sublimation de la chasteté féminine. Dès l’origine, le christianisme donne en exemple – quitte à les enjoliver - les vies de femmes ayant renoncé à la sexualité. La plus célèbre de ces légendes est celle de Constantina , fille de l’empereur Constantin qui règne de 306 à 337. Elle aurait été guérie miraculeusement de la lèpre, en priant devant le tombeau de Sainte Agnès. Elle fait alors vœu de chasteté et refuse l’époux que lui destine son père. Elle persuade même les filles de son futur époux de rester vierges. Son fiancé, un général romain, renonce au paganisme et au mariage après avoir emporté une victoire militaire à la suite de l’apparition d’un géant porteur d’une croix sur le champ de bataille.
Le premier enseignement de cette légende est évident. Demeurer chaste permet aux femmes de rejeter toute autorité masculine, y compris celle de leur père. Le second enseignement est à usage masculin. En renonçant au plaisir, les femmes adoptent la même attitude que les hommes qui y ont renoncé pour accéder à la prêtrise. Il n’y a rien de plus masculin qu’une vierge, écrira dans une lettre à sa famille, un moine écossais au XVIIIème siècle.
En ne pratiquant pas la sexualité, et en s’interdisant d’exhiber leur « lascivité naturelle », les vierges participent au salut des hommes en se soustrayant volontairement à leurs convoitises. Plusieurs conciles, au IVème siècle, traiteront de la consécration des vierges. A Elvire (ancienne Grenade), en 314, Carthage, en 390 et Hippone, en 393, les évêques établissent le cérémonial de consécration. L’église catholique entend encourager les femmes à magnifier leur virginité. Interdites de sacerdoce, on les encourage ainsi à servir d’exemple au clergé masculin. L’institution des vierges consacrées sera à l’origine de la création des premiers couvents féminins.
L’affluence des demandes est grande, notamment en Orient et en Afrique. Les vierges se regroupent et constituent souvent d’importantes communautés. Des règles de vie sont même établies sur le modèle de celles applicables aux religieux. La défaillance dans la chasteté est sanctionnée par l’excommunication à vie. Cette peine est très lourde pour des femmes qui ont voué leur virginité à Dieu sans contrepartie d’appartenir à un ordre monastique. Pour celles qui ont « fauté », l’excommunication signifie qu’elles ne peuvent même pas recevoir les derniers sacrements à la veille de leur mort. Seules, celles s’étant immédiatement repenties après avoir eu des relations sexuelles et s’engageant dans une pénitence perpétuelle, peuvent recevoir la communion avant de mourir.
A la fin du IVème siècle, le pape Sirice qui avait réglementé pour la première fois le célibat des prêtres, s’intéresse également à la virginité féminine. Consulté par les évêques de la Gaule sur les sanctions à appliquer aux jeunes femmes ayant succombé à la tentation de la chair, il leur adresse une échelle de peines.
Le souverain pontife distingue les vierges voilées des non voilées. Ces dernières ont fait vœu d’abstinence perpétuelle sans qu’il soit consacré par une cérémonie religieuse comme pour les membres des ordres monastiques. Seules, les voilées sont excommuniées en cas de défaillance. Selon les historiens de l’Eglise, il semblerait que les théologiens de l’époque considéraient les premières comme mariées avec le Christ, alors que les autres étaient simplement fiancées. Les premiers couvents abritant les vierges voilées donneront très vite naissance aux ordres féminins.
Les vierges qui demeurent dans leur famille constituent un vivier d’agents de propagande pour l’Eglise. Elle n’aura de cesse de les mettre en valeur pour encourager la chasteté. Les vierges comme les veuves non remariées – supposées chastes- sont autorisées à s’installer au premier rang des fidèles pendant les offices. Le clergé masculin entend garder la haute main sur ce « vivier » Il n’est pas question de confier un quelconque pouvoir d’organisation à des femmes. Le pouvoir de consécration des vierges sera ainsi toujours refusé aux abbesses et aux mères supérieures. Cet état de fait a depuis perduré. Les religieuses prononcent toujours leurs vœux devant l’évêque du diocèse ou son représentant.
La hiérarchie masculine défendra toujours son droit exclusif à reconnaître la chasteté féminine, éclatante affirmation du machisme !

Les vierges consacrées par les évêques après un cérémonial inclus dans l’office religieux sont présentées aux fidèles en les menaçant de peines extrêmement sévères s’ils s’avisaient de les inciter à abandonner leur chasteté. Les peines sont spirituelles, comme l’excommunication. L’Eglise incitera le pouvoir laïque à prévoir également des peines plus radicales. Le code pénal promulgué par l’empereur Théodose prévoyait la peine de mort pour les hommes qui tenteraient d’épouser une vierge consacrée. L’infraction était assimilée à la bigamie.
La consécration des vierges laïques tombera à partir du XVIème siècle en désuétude. Elle sera alors quasi exclusivement réservée aux religieuses, à qui l’évêque remet un anneau et une couronne pour symboliser leur mariage avec le Christ.
Le vingtième siècle redonnera vigueur à cette institution. Alors qu’en 1927, Pie XI puis son successeur Pie XII avaient fait connaître leur hostilité à la consécration de laïques féminines vivant dans la société civile, le concile Vatican II réhabilitera, en 1962, la pratique. La hiérarchie catholique souhaite ainsi revenir à la tradition de l’église primitive qui acceptait le mariage entre le Christ et une vierge, quelque soit le statut de cette dernière. Paul VI promulguera, en 1970, un cérémonial reprenant les rites des premiers siècles de l’Eglise.

Il y aurait actuellement en France environ quatre cents vierges laïques consacrées. C’est le chiffre le plus élevé des pays catholiques (environ 200 en Italie, 80 en Espagne, une soixantaine en Allemagne, cinquante en Grande Bretagne et une trentaine en Irlande).
Les évêques semblent partagés sur le bien fondé de cette institution qu’ils tolèrent plus qu’ils encouragent.
Au-delà du sentiment premier de désuétude qu’elle peut suggérer, la consécration des vierges laïques doit être regardée avec attention.
Elle s’inscrit dans la perspective d’évolution du rôle de plus en plus important joué par les laïcs dans la vie de l’Eglise.
En effet, hormis la cérémonie de consécration, les vierges ne sont soumises à aucune subordination particulière de la part de leur diocèse de rattachement. La plupart se consacre à des activités professionnelles, le plus souvent dans les domaines sanitaire, social, l’enseignement ou la vie paroissiale en exerçant des fonctions de catéchiste ou d’animatrice.
Leur statut préserve leur liberté et leur indépendance tout en leur reconnaissant un rôle exemplaire. Elles constituent peut-être l’un des maillons du renouveau des vocations en donnant un exemple concret d’un rôle moderne de la femme dans l’église catholique. Encouragée dans les premiers siècles pour soutenir le célibat sacerdotal et la chasteté, l’institution pourrait au XXIème siècle participer avec valeur d’exemple, aux débats qui s’annoncent sur l’insertion du clergé dans la société.

Le mariage des prêtres
Histoire du célibat religieux
Éditions le Manuscrit
2005 pour la seconde édition
ISBN : 2-7481-3868-6

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